Décibels #5 | Partition duale : Composer l'éducation avec et sans IA

Au programme de Décibels ce mois-ci 🔊 Le kill switch des modèles Fable 5 et Mythos 5 résonne fort en Europe | 👀 Le contrechant de l'IA dans l'éducation : une éducation avec et sans IA |🧩 La Forge des communs numériques éducatifs | 📅 Que faire cet été ?


Sourdine : la rubrique de veille anti acouphènes.

De 160 dB (saturation), 80 dB (conversationnel), ou 20 dB (signal faible), on analyse les bruits qui ont fait l'actualité récente en veillant à monter le son de ceux que l’on a insuffisamment entendus. 


160 dB : Sans crier gare, l'administration américaine actionne le kill switch

Souvent brandi comme menace ces derniers mois, le « kill switch », ou bouton d’arrêt d’urgence, a été mis à exécution par la Maison Blanche dans la nuit du 12 au 13 juin dernier pour suspendre subito forte l’accès aux modèles Fable 5 et Mythos 5 d’Anthropic. D’abord dirigée vers les non-Américains, la mesure discriminante s’est rapidement révélée techniquement impossible et a conduit Anthropic à suspendre brutalement et sur le champ l’accès à ses deux modèles.

Les signaux forts derrière le phénomène :

  • Changement de ton pour la conception américaine de la souveraineté, qui s’incarne de plus en plus par une mainmise de l’État fédéral. Le 2 juin 2026, Donald Trump signait un executive order, imposant aux développeurs d’IA de donner un accès anticipé à leurs modèles de pointe à l’administration américaine (30 jours avant leur déploiement) à des fins de contrôle et d’évaluation. La suspension unilatérale de l’accès aux deux derniers modèles a constitué un pas supplémentaire, significatif et inédit vers la généralisation de ce type de pratiques et illustre l'étendue des leviers dont disposent les États-Unis pour restreindre, de manière immédiate, l'accès à des services numériques américains. Fait caractéristique de ce changement de posture : l’administration américaine semble regarder tous les modèles de pointe les plus performants pour en maîtriser le déploiement. En effet, la Maison Blanche a demandé à OpenAI que son dernier modèle, GPT-5.6, soit d'abord mis à la disposition d'une liste restreinte de partenaires de confiance avant d'être diffusé à plus grande échelle. Une politique de « happy few » dont elle devient coutumière.
     
  • Mute sur l’ouverture et l’accessibilité, sur le narratif d’une IA pour tous au profit d’une IA dont l’accès est conditionné ou réservé à quelques-uns. Cette tendance s’affirme, motivée par le contexte financier (recherche de modèles économiques viables, introductions en bourse prochaines) et le retour en force du thème du risque existentiel. Résultat ? La pression sur l’open source augmente, limitant ainsi la concurrence et l’innovation ouverte.

En bref, le réveil sonne à nouveau (et plus fort) pour l’Europe – plus que jamais confrontée au risque de décrochage technologique. Lire la note d’analyse du CIANum consacrée à ce sujet. 

 

80 dB : Avec ChapsVision la DGSI harmonise son répertoire

Alors qu’ils renouvelaient fin 2025 leur contrat avec Palantir, géant américain de l’analyse de données pour la sécurité, le renseignement et le maintien de l’ordre, les services de renseignement intérieur français ont récemment sonné la fin de leur contrat avec la firme de Peter Thiel.

Ce qu’il faut retenir, notamment :

  • L’urgence d’avoir la main sur nos données sensibles : récemment, la protection des données de santé des Français justifiait la migration du Health Data Hub de Microsoft Azure vers Scaleway. Données sensibles et stratégiques aussi, celles de Polytechnique, dont certains domaines de recherche sont classifiés, et qui ont amené l’établissement à renoncer à rejoindre Azure. Pour les données régaliennes, c’est le Français ChapsVision qui prendra la suite du morceau. L’annonce, faite par le premier ministre Sébastien Lecornu, n’a pas manqué de faire un clin d’œil au risque de kill switch, devenu une réalité tangible.
  • Un challenger tricolore en Europe : si la start-up n’enregistre que 200 millions de chiffres d’affaires face aux 7,6 milliards de Palantir, elle enregistre néanmoins une croissance rapide, accompagnée par 27 acquisitions en cinq ans d’existence. Aussi, elle séduit en dehors de nos frontières, puisqu’elle a contracté avec l’Office fédéral de protection de la Constitution allemande (BfV) et est en discussion avec l’armée allemande, rapporte Le Grand Continent.
  • Un mouvement politique plus large : l’annonce de ce contrat s’inscrit dans un contexte de déclarations du gouvernement, qui prévoit notamment 655 millions d’euros supplémentaires d’investissements, dans le cadre de France 2030, pour un IA qui « profite aux Français, protège notre souveraineté, renforce nos services publics » (généralisation d’outils d’IA pour les agents publics, nouveaux services à destination des citoyens, etc.)

 

20 dB :  La CJUE ouvre une brèche sur la dichotomie éditeur / hébergeur

Alors que les réseaux sociaux étaient mis en cause par la justice américaine en raison de fonctionnalités favorisant des usages compulsifs – scroll infini, personnalisation algorithmique, mécanismes de récompense – la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) s'est prononcée à son tour. Dans un arrêt historique, rendu le 16 juin dernier (WebGroup Czech Republic & Coyote c. France, C-188/24 et C-190/24), la CJUE a estimé – entre autres conclusions – que dès lors qu’un algorithme détermine les conditions et l'ordre de diffusion des contenus, l'exploitant exerce un contrôle éditorial et n'est donc plus un hébergeur neutre mais responsable des contenus qu'il recommande.

Ce que cela signifie :

  • Une amorce de reconnaissance de la responsabilité des plateformes algorithmiques consacrée en raison de leur maîtrise de l’algorithme : Nous abordions, dans une note consacrée à la protection des mineurs en ligne, l’ambiguïté entourant le régime de responsabilité des plateformes et appelions à repenser la dichotomie hébergeurs/éditeurs de contenus qui paraît aujourd’hui obsolète. En effet, alors même qu’elles organisent la manière dont les contenus sont diffusés ou non, les plateformes en ligne bénéficient, par principe, du statut d’hébergeur, au titre de la directive e-commerce de 2000, dont découle un régime de responsabilité allégée, tandis que les éditeurs sont soumis à une responsabilité civile et pénale renforcée à raison de leur maîtrise des contenus. Toutefois, il faudra être à l’écoute pour la suite : ce volet de la décision ne concerne que l’entreprise Coyote. L’extension à d’autres plateformes numériques ne va pas de soi.
  • Cette décision est aussi importante qu’elle peut s'avérer délicate : La CJUE précise toutefois que les États membres ne peuvent imposer aux plateformes une obligation de surveillance généralisée pour mettre en œuvre un contrôle des contenus. L’équilibre entre le statut issu de la directive e-commerce et cette nouvelle jurisprudence sera difficile à trouver, tant par le régulateur qui devra jongler entre les différentes conditions, que pour les plateformes pour être conformes à l’état du droit.


Le contrechant : la mélodie secondaire qui accompagne la principale. 

L’intégration de l’IA dans les pratiques pédagogiques soulève une question centrale : comment concilier l’innovation technologique avec la préservation des apprentissages fondamentaux ? Deux approches, complémentaires et indispensables, doivent structurer cette réflexion : une éducation duale, alternant des temps « sans » IA et des temps « avec » IA, et le développement d’applications dites « socratiques », particulièrement adaptées aux exigences éducatives. L’enjeu est de préserver l’autonomie intellectuelle, le développement cognitif et socio-émotionnel des élèves, tout en les préparant à évoluer dans un environnement où l’IA occupe une place croissante. 


Opérationnaliser le principe d’éducation duale

L’IA ne doit ni remplacer ni marginaliser la dimension humaine de l’apprentissage, comme le souligne la Brookings Institution. Cela implique de sanctuariser des temps sans IA, dédiés à la consolidation des savoirs fondamentaux : mémorisation, réflexion logique, résolution de problèmes ou créativité. Ces moments, essentiels pour développer la résilience cognitive, permettent aux élèves de structurer leur pensée de manière autonome, sans assistance externe. La mémorisation, la réflexion logique, la résolution de problèmes complexes ou la créativité nécessitent un travail mental actif qui ne peut et ne doit être externalisé à des outils numériques. Les neurosciences cognitives confirment également que c’est dans ces phases de « friction cognitive » que se renforcent les connexions neuronales et la métacognition.

À l’inverse, les temps avec IA offrent des opportunités pédagogiques inédites : personnalisation des apprentissages, feedbacks immédiats, accompagnement des élèves en difficulté ou encore préparation à un monde professionnel transformé par ces outils. Ces moments permettent aussi de développer une littératie numérique critique, en apprenant aux élèves à évaluer les forces, les limites et les biais de l’IA ainsi qu’à l’utiliser de manière éthique.

L’enjeu central consistera à former les enseignants pour qu’ils restent maîtres de l’architecture pédagogique, en identifiant quand et comment l’IA apporte une réelle plus-value. Cette dualité, complexe mais prioritaire, doit devenir un fil conducteur de l’évolution des programmes et des pratiques dans l’enseignement secondaire. Elle implique également que, lors des temps avec IA, les enseignants et les élèves disposent d’outils de qualité, éprouvés et souverains.


Les applications socratiques : préserver et stimuler la réflexion

L’IA ne doit pas intégrer l’école sous n’importe quelle forme. Les applications socratiques, inspirées de la méthode du questionnement progressif, se distinguent par leur capacité à guider l’élève vers la réflexion autonome, sans lui fournir directement les réponses. Leur efficacité dépend de plusieurs principes clés :

  • Un design pédagogique rigoureux : questions ouvertes, relances progressives, règles explicites de dialogue, et évaluation du raisonnement.
  • Une personnalisation adaptée : détection du niveau de l’élève, ajustement des questions en fonction de ses erreurs et garde-fous pour éviter les dérives (filtrage des sujets inappropriés, détection de triche).
  • Un encadrement humain : les enseignants doivent rester au cœur du processus, en supervisant l’usage de ces outils et en les intégrant de manière réfléchie dans leurs pratiques.

En somme, la qualité d’une application socratique ne dépend pas uniquement du modèle d’IA sous-jacent, mais surtout de son intégration pédagogique.


Vers un cadre de confiance

Pour garantir des outils éducatifs à la fois performants, éthiques et souverains, une double stratégie s’impose : faire et faire faire. D’un côté, il est essentiel de soutenir les acteurs de l’EdTech française et européenne en leur offrant des débouchés pérennes, afin de structurer une filière d’excellence. De l’autre, il faut préserver l’expérimentation pédagogique et l’innovation décentralisée en encourageant le développement de communs numériques co-produits, ouverts et éditables. Ces deux approches, loin d’être antagonistes doivent être complémentaires.

Ces outils devraient, en outre, faire l’objet d’une évaluation rigoureuse avant tout déploiement. Un label national, délivré par un comité pluridisciplinaire (pédagogues, experts en IA éthique, psychologues, enseignants...), garantirait leur conformité aux exigences pédagogiques, éthiques et techniques. Les critères de labellisation pourraient inclure la transparence des algorithmes, l’absence de biais discriminants, ou encore l’adéquation aux besoins des élèves et des enseignant.

Enfin, pour faciliter leur adoption, ces outils labellisés devraient être accessibles aux enseignants via un kiosque dédié, une plateforme centralisée et intuitive. Cette plateforme donnerait accès à un catalogue d’outils labellisés, garantissant ainsi leur conformité aux exigences éthiques, juridiques et pédagogiques. Elle permettrait de valoriser les solutions françaises et européennes, tout en offrant aux enseignants la liberté de choisir les outils les plus adaptés à leurs projets pédagogiques, au niveau enseigné et aux profils de leurs élèves.

En somme, l’intégration de l’IA dans l’éducation n’est pas une fin en soi, mais un levier au service d’un projet pédagogique ambitieux. L’enjeu n’est pas seulement technologique, il est démocratique : préparer les générations futures à un monde où l’IA sera omniprésente, capables de maîtriser les outils sans en devenir dépendants, et où l’humain reste au cœur de l’apprentissage et de la transmission des savoirs.

Lire le rapport du CIANum « Sortir de la clandestinité : mettre l’IA au service d’une nouvelle ambition pour le système éducatif ».


Fréquences : la sélection pour se brancher au bon canal. 

Une rubrique de curation de contenus, pour prolonger la réflexion et vous fournir des liens utiles. 

  • Une vidéo de Micode, intitulée « La Fabrique à idiots », nous plonge dans les effets de bord cachés de l’IA lorsqu’on l’utilise en première intention pour lui déléguer intégralement une tâche – mettant alors notre cortex préfrontal en « pause » – plutôt qu’en seconde intention, comme un tuteur qui incite et pousse à la réflexion.
  • Même son de cloche dans le Financial Times : la neuroscientifique Vivienne Ming, en s'appuyant sur un électroencéphalogramme, démontre que l'utilisation passive de l'IA fait s'effondrer l'effort intellectuel de la plupart des étudiants (les « automateurs »), tandis qu'une minorité (les « cyborgs ») stimule leur cerveau en choisissant l'inconfort productif de la confrontation et du questionnement avec la machine. Elle préconise, à ce titre, de concevoir des IA qui intègrent délibérément de la friction (en posant des questions plutôt qu'en donnant des réponses directes).
  • Climate Q&A : une IA pour vulgariser les rapports du GIEC. Imaginé par la société française Ekimetrics, ce chatbot open source permet d’interroger les rapports du GIEC pour comprendre le changement climatique, informer et… lutter contre la désinformation environnementale en s’appuyant sur des sources scientifiques fiables.
  • Mizou : une plateforme d’IA (et boîte à outils) à destination des enseignants et des étudiants. Le chatbot permet de créer des activités engageantes et ludiques pour tester, évaluer et noter les élèves, à partir des contenus et des instructions du professeur.
  • Ecrivor : Créé par des professeurs pour leurs élèves, l’outil d’IA Ecrivor assiste les élèves dans l’aide à la rédaction. Découvert par l’équipe du CIANum lors d’une visite du collège Aimé Césaire des Ulis, le chatbot itère avec l’élève et lui indique ce qu’il peut problématiser, restructurer, muscler, sans faire à sa place.


Le Sonar : le conseil pour augmenter ses pratiques numériques d’un demi-ton. 

Après une rubrique réflexive, une rubrique plus directement activable. 

La ressourcerie de la Forge des communs numériques éducatifs

La Forge des communs numériques éducatifs est une communauté d’enseignantes et d’enseignants qui créent et partagent des logiciels et ressources éducatives libres à destination de leurs collègues de la communauté éducative et des élèves.

Son modèle repose sur trois espaces complémentaires, articulant :

  • La fabrication, le développement et le maintien des ressources autour du GitLab, dans l’Atelier ;
  • La mise à disposition des ressources et leur utilisation, dans la Ressourcerie ;
  • L’animation des communautés, échanges entre pairs, contributeurs et utilisateurs, dans l'Agora.

Véritable caverne d’Ali Baba d’outils pédagogiques, la ressourcerie ne recense pas moins de 530 ressources, de la maternelle au supérieur et dans toutes les matières.

La ressourcerie et ses communs gamifient l’expérience d’apprentissage grâce au travail résolument collectif de la Forge des communs numériques éducatifs et des plus de 14 000 contributeurs bénévoles qui y ont apporté leur concours. Depuis 2024, la Forge des communs numériques éducatifs a fédéré plus de 10 000 projets pédagogiques libres et ouverts, dont les 500 mis à disposition dans la ressourcerie.

L’Union fait la forge !


L'interlude : une respiration dans le flux, des dates pour aller écouter ou voir des choses 
  • Du 21 au 25 juillet 2026, Paris accueillera 1 000 wikimédiens, wikimédiennes et passionnés du savoir libre du monde entier à l’occasion de la Wikimania. Cette édition, qui marque les 25 ans de Wikipédia, réfléchira en particulier aux transformations à l’œuvre et à leur impact pour l’avenir du mouvement Wikimédia. Voir le programme et s’inscrire gratuitement à l’événement virtuel.
  • L’exposition « Museum of the Human Web », vous invite à replonger dans l’histoire humaine du Web. Elle revient sur une époque où tout, des réseaux aux mèmes, était issu de l’imagination et du travail des internautes. Plus de 90 objets couvrant une période de 80 ans proposent d’effectuer un voyage dans le temps, pour rencontrer Pegman (le petit bonhomme jaune qui permet d’entrer dans Google Street View),  (re)visionner la première vidéo YouTube ou juste ressentir un peu de nostalgie. L’exposition a été conçue par Parallel en partenariat avec le Musée de l'histoire de l’ordinateur, l'Internet Archive et eBay.

Enfin, il est encore temps de profiter de l’été pour découvrir ou partager des expositions que nous avions recommandé dans cette lettre ces derniers mois :

 

Fin de transmission ! Merci pour votre lecture. Pour ne rien manquer des actualités du Conseil de l'IA et du numérique, restez à l'écoute ici et sur nos réseaux sociaux.

 

Lettre d'information