Sortir de la clandestinité : mettre l’IA au service d’une nouvelle ambition pour le système éducatif
Sortir de la clandestinité
Employé dans le titre du rapport, le terme « clandestinité » souligne un paradoxe ; alors que l’IA est déjà entrée dans les usages éducatifs, son utilisation reste faiblement documentée et supervisée.
La formule invite ainsi à reconnaître les pratiques existantes et à assumer collectivement la présence de l’IA dans l’éducation, tant chez les élèves que chez les enseignants et acteurs de l’éducation. L’objectif doit être clairement formulé : il ne s’agit pas de plaider pour l’omniprésence de l’IA dans l’école et les pratiques pédagogiques. Simplement, la question n’est plus de convenir si l’IA a sa place dans l’éducation – elle y est déjà, mais de la faire sortir de la clandestinité en assurant la qualité de ce qu’elle apporte. Cela suppose d’investir pleinement ce sujet dans le système éducatif, d’assumer dès aujourd’hui les évolutions et les investissements nécessaires pour prendre la mesure de ce nouvel état.
Un leitmotiv : apprendre « avec » et « sans » IA
L’intégration de l’IA dans l’enseignement primaire et secondaire doit se faire selon un principe fondamental constituant le fil rouge de ce rapport ; celui d’une approche duale, entre un enseignement « avec IA » et « sans IA ». Des temps éducatifs distincts seraient organisés :
- Avec IA, lorsque celle-ci apporte une plus-value démontrée et que son utilisation est strictement encadrée ;
- Sans IA, dans le but de sanctuariser des moments d’apprentissage préservés de la technologie, lorsque son usage n’est ni nécessaire, ni pertinent.
Cette approche duale doit être co-construite avec les enseignants, qui sont les mieux placés pour déterminer quand et comment l’IA apporte une réelle plus-value pédagogique. Elle implique également de recentrer l’évaluation sur les compétences humaines et d’intelligence collective et de réviser les programmes scolaires pour y intégrer progressivement les compétences liées à l’IA. Le 19 juin 2026, le Premier ministre Sébastien Lecornu a d’ailleurs annoncé que les élèves de seconde bénéficieraient, à partir de la rentrée 2027, d’une heure d’enseignement dédié à l’IA par semaine.
L’enjeu est bien évidemment de préserver l’autonomie intellectuelle, le développement cognitif et socio-émotionnel des élèves, tout en les préparant à évoluer dans un environnement où l’IA occupe une place croissante.
Le fruit d’un travail collectif
Parce que le sujet de ce rapport est résolument collectif, le Conseil de l’IA et du numérique a constitué un groupe de travail pluridisciplinaire formé de personnalités qualifiées issues de secteurs variés :
- Étienne GRASS, Global Chief AI Officer de Capgemini Invent, membre du CIANum
- Guillemette PICARD, Founder chez Cyan, membre du CIANum
- Antonin BERGEAUD, Économiste, professeur à HEC, membre du CIANum
- Yann ALGAN, Économiste, doyen associé des Programmes Pré-Expérience et professeur d'économie à HEC
- Litzie MAAREK, Partner et co-fondatrice d’Educapital
- Luis VASSY, Directeur de Sciences Po
- Avec la participation d’Étienne CHAMPION, Recteur de l'académie de Versailles
Ce document est le fruit d’un cycle d’auditions complet d’une cinquantaine d’experts et parties prenantes qualifiées issues de l’Éducation nationale, de l’écosystème EdTech, des partenaires sociaux, de la santé, de la recherche, de l’enseignement supérieur, des bassins et réseaux de formations et des collectivités territoriales.
Penser une intégration maîtrisée de l’IA à l’école : constats, principes d’action et recommandations
Le rapport s’articule en trois parties successives.
En premier lieu, ce rapport analyse la place réelle qu’occupe l’IA dans le système éducatif, tant dans la salle de classe qu’en dehors. Il dresse un état des lieux des usages de l’IA dans le contexte éducatif tout en évaluant leur rapport risques/bénéfices. Plusieurs questions essentielles structurent cette partie : les conséquences du « shadow AI » dans l’éducation, l’intérêt pour les enseignants, le nécessaire ajustement des modalités d’évaluation ou encore le type d’outils IA à privilégier dans le primaire et le secondaire.
En deuxième lieu, il pose un ensemble de principes d’actions qui semblent essentiels pour maîtriser l’intégration de l’IA dans le système éducatif français :
- Rappeler le sens et la vocation de l’école ;
- Faire entrer l’IA dans la salle de classe ;
- Opérationnaliser un principe d’éducation duale : combiner enseignement avec et enseignement sans IA ;
- Articuler une politique fondée sur le suivi et la transparence ;
- Former les enseignants sur l’IA et avec l’IA ;
- Fournir des solutions de qualité soit en les achetant, soit en les produisant ;
- Permettre aux acteurs de l’EdTech de disposer d’une réelle viabilité économique.
En dernier lieu, la troisième section formule des propositions opérationnelles pour traduire ces principes. Elle propose onze pistes, parmi lesquelles se dégagent des défis urgents et exigeants :
(1) La formation des enseignants constitue un enjeu fondamental dans un contexte où la formation initiale accuse un retard face à ces nouveaux outils et où la formation continue est insuffisamment structurée. Un autre enjeu clé réside dans la transmission de bonnes pratiques entre pairs, qui complète les formations descendantes traditionnelles.
En ce qui concerne la pratique enseignante, le rapport insiste également sur la nécessité de :
- Faire évoluer les pratiques pédagogiques, notamment les modalités d’évaluation ;
- Préserver et encourager les expérimentations en classe et dans les établissements.
(2) Les élèves doivent être accompagnés et protégés. Cela implique de :
- Consacrer un programme d’éducation robuste à l’intelligence artificielle ;
- Favoriser les outils « socratiques », qui guident l’élève par le questionnement et le raisonnement permanents, tout en régulant la tendance des modèles à la complaisance et à la flagornerie ;
- Appréhender les enjeux de santé mentale et risques cognitifs liés à l’exposition à l’IA ;
- Organiser avant la fin de l’année une conférence de consensus sur les barrières d’âge pour déterminer collectivement l’âge à partir duquel ces outils peuvent être utilisés.
(3) Dès lors que des temps d’utilisation de l’IA sont instaurés à l’école, il apparaît crucial que les outils déployés soient éprouvés, maîtrisés et démontrent des bénéfices avérés. À ce titre, le rapport recommande :
- L’évaluation systématique des solutions d’IA auxquelles sont exposés les élèves ;
- La co-construction d’une charte d’utilisation de l’IA à l’école qui en définisse le cadre et les principes ;
- La labellisation des outils pour en garantir la qualité éthique et pédagogique ;
- Leur expérimentation par les enseignants, afin de préserver leur marge de manœuvre et leur liberté pédagogique.
Par ailleurs, les auditions ont révélé une difficulté récurrente pour les enseignants à s’orienter parmi les outils disponibles. Pour y remédier, le rapport propose la création d’un kiosque national de solutions souveraines. Celui-ci permettrait aux enseignants d’accéder à des outils validés sélectionnés selon leurs besoins disciplinaires.
(4) Ces préconisations participent d’une stratégie plus large, interministérielle et public-privée, visant à accompagner la création d’un écosystème EdTech souverain et accessible à tous les enseignants. Disposer d’une offre structurée d’acteurs français et européens est prioritaire, tant sur le plan pédagogique que sur celui de l’autonomie numérique, alors que nos vulnérabilités vis-à-vis des acteurs étrangers n’ont cessé de croître au cours des dernières années. Ces enjeux posent évidemment la question des financements qu’il conviendra de mobiliser pour disposer, le coût de l’IA étant vraisemblablement très sous-estimé à l’heure actuelle.
Bonne lecture !