Décibels #3 : IA frugale, harmoniser les données
Au programme de Décibels ce mois-ci 🔊 Des signaux forts de souveraineté numérique | 👀 L'IA à l'épreuve de l'urgence environnementale |🧩 Des jeux et bonnes pratiques pour réduire notre empreinte numérique | 📅 Les expositions et événements à noter.

Sourdine : la rubrique de veille anti acouphènes.
De 160 dB (saturation), 80 dB (conversationnel), ou 20 dB (signal faible), on analyse les bruits qui ont fait l'actualité récente en veillant à monter le son de ceux que l’on a insuffisamment entendus.

120 dB : La condamnation retentissante de Meta et YouTube, reconnus coupables du caractère addictif de leurs produits en raison de leur conception.
Les 24 et 25 mars derniers, la justice américaine a rendu deux décisions inédites en pointant du doigt la conception même des plateformes de Meta et YouTube, jugées responsables de mettre en danger les usagers mineurs.
- Le 24 mars, Meta a été condamnée pour pratiques commerciales trompeuses sur la sécurité de ses services malgré les dangers (connus par les plateformes) et encourus par les mineurs. Le tribunal a retenu une violation de la loi de protection des consommateurs du Nouveau-Mexique. La seconde phase du procès visant à déterminer s’il y a eu atteinte à l’ordre public débutera le 24 mai 2026.
- Le 25 mars, Meta et YouTube ont été reconnus responsables de préjudices sur mineurs par le tribunal de Los Angeles, en raison des fonctionnalités favorisant des usages compulsifs – scroll infini, personnalisation algorithmique, mécanismes de récompense – et d’un défaut d’information sur les risques psychologiques encourus. Cette décision sur la conception même du produit pourrait ouvrir la voie à une responsabilité renforcée des plateformes. Meta et YouTube ont annoncé faire appel, tandis que d’autres décisions de justice concernant d’éventuels préjudices causés aux mineurs sont attendues avant l’été 2026.
Tendez l’oreille : Ces décisions marquent un changement de tonalité en ce qu’elles s’attaquent à la conception des plateformes et non plus seulement aux contenus publiés, pour lesquels leur responsabilité est aujourd’hui très limitée. Leur responsabilité peut ainsi être retenue en raison de fonctionnalités conçues pour maintenir les utilisateurs captifs, au détriment de leur santé mentale. Pour reprendre les termes de Casey Newton dans sa lettre d’information Platformer (à laquelle nous ne pouvons que chaudement vous recommander de vous abonner) : « ce n’est pas un reel Instagram en particulier qui vous pousse à développer un trouble alimentaire ; c’est plutôt que les algorithmes de recommandation de Meta détectent que vous aimez les regarder et vous en proposent davantage (y compris via des notifications push) jusqu’à ce que vous finissiez par en développer ».
80 dB : La Commission européenne se tourne désormais vers les acteurs européens du cloud
Le 17 avril, la Commission européenne a annoncé l’octroi d’un marché de 180 millions d’euros à quatre fournisseurs européens pour doter les institutions et les agences de l’Union européenne de services de cloud souverains pour les six prochaines années. L’UE composera avec ces lauréats, sélectionnés pour leur alignement avec le Cloud Sovereignty Framework (cadre de référence publié par la Commission pour évaluer la conformité des services de cloud avec les exigences de souveraineté) :
- Post Telecom (avec OVHcloud et CleverCloud) ;
- StackIT ;
- Scaleway ;
- Proximus (avec S3NS, Clarence et Mistral).
Signal fort : La Commission européenne montre l’exemple et établit une référence en orchestrant de façon opérationnelle les standards élevés qu’elle a définis il y a six mois. Ce faisant, elle incite les acteurs de l’ensemble du secteur à se mettre au diapason des normes et exigences européennes en matière de souveraineté, tout en faisant passer un message très politique : les paroles en faveur d’une plus grande autonomie numérique européenne doivent être suivies d’actes concrets. Pour mémoire, entre 70 % et 80 % des données européennes sont aujourd’hui hébergées par Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud.
80 dBis : Le Health Data Hub se mue en Plateforme des données de santé et devient souverain
L'écho de la souveraineté numérique résonne aussi au ministère de la Santé, qui a annoncé, le 23 avril, le rapatriement de sa plateforme d'hébergement des données de santé des Français désormais confiée à l'entreprise française spécialisée dans les services de cloud, Scaleway (filiale du groupe Illiad), en remplacement de Microsoft Azure. Une bonne nouvelle pour ces données sensibles et un signal de plus en plus net pour notre autonomie stratégique.
20 dB : L'administration allemande standardise crescendo le recours aux interfaces ouvertes
Comme la France, l’Allemagne cherche à réduire ses dépendances numériques. Le 18 mars dernier, l’IT-Planungsrat, organe pilote de la numérisation de l’administration – l’équivalent allemand de la Dinum – a présenté les grandes lignes du Deutschland Stack parmi lesquelles figure l’obligation pour les administrations publiques allemandes de recourir, par défaut, aux formats Open Document Format (ODF) ou Portable Document Format (PDF).
Les signaux à retenir :
- Accord parfait pour l’interopérabilité : le caractère contraignant de cette décision garantit que toutes les administrations allemandes puissent jouer à l’unisson et que n’importe quel citoyen allemand puisse ouvrir un document administratif sans avoir besoin d’une licence Microsoft.
- Un signal fort pour l’Europe : c’est ce que retient la Document Foundation sur son blog. Au vu du poids de l’Allemagne en Europe, ses décisions donnent le ton et ont le pouvoir d’influencer le marché : « Les fournisseurs qui travaillent pour le secteur public allemand seront tenus de prendre en charge la norme ODF, ce qui pourrait inciter tous les autres États membres de l'UE qui développent des infrastructures compatibles à suivre cet exemple. »

L’IA à l’épreuve de l’urgence environnementale : transparence et rupture d’échelle
Le contrechant : la mélodie secondaire qui accompagne la principale.
Nos pratiques numériques pèsent de plus en plus lourd dans le bilan carbone. Elles s’élevent à 4,4 % de l’empreinte carbone nationale (cf. actualisation de l’étude ADEME-ARCEP de janvier 2025). Dopée par l’IA, la demande d’électricité pour les centres de données devrait doubler d’ici à 2030 et atteindre 3 % de la consommation d’électricité mondiale notait l’Agence internationale de l’énergie (AIE) en avril 2025. Pourtant, malgré ces chiffres significatifs, nous manquons cruellement de données fiables et comparables pour évaluer l’impact environnemental réel de l’IA.
Deux initiatives pionnières ont récemment émergé dans l’industrie : l’évaluation du cycle de vie du modèle Large 2 par Mistral, en collaboration avec Carbone 4 et l’ADEME et celle de Gemini par Google. Celles-ci revêtent toutefois des différences sensibles.

En premier lieu, Mistral se fonde sur la réponse de quatre cent tokens, tandis que Google opte pour une requête textuelle « médiane », dont la longueur exacte n’est pas dévoilée. Autrement dit, les résultats obtenus et leur interprétation dépendent essentiellement des choix méthodologiques et du périmètre retenus.
En second lieu, l’empreinte environnementale de l’IA ne se réduit évidemment pas à l’électricité consommée lors d’une inférence isolée. Il faut également prendre en compte l’entraînement des modèles, les infrastructures de calcul, les terminaux, le type d’énergie employé, la consommation d’eau ainsi que les matériaux mobilisés tout au long de la chaîne de valeur. Sans cette vision d’ensemble, les indicateurs restent partiels. Il convient en outre de rappeler que l’impact varie selon le type de modèle et le type d’usage.
Dans ce contexte très incertain, les IA agentiques marquent une nouvelle rupture d’échelle. Capables d’enchaîner des raisonnements, d’interagir avec des outils externes, de multiplier les appels d’API et les mises à jour de mémoire, ces systèmes risquent de faire exploser la consommation énergétique des centres de données. Selon les analyses prospectives de l’ADEME (2026), la généralisation de ces agents autonomes pourrait potentiellement faire basculer l’IA de 20 % à près de 49 % de la consommation totale des centres de données d’ici la fin de l’année.
Toutefois, là encore, tout est affaire de nuance : l’impact environnemental des agents IA dépendra grandement des choix de conception comme le soulignent Dr. Sasha Luccioni, Brigitte Tousignant et Yacine Jernite sur le blog d’Hugging Face. En particulier, la consommation variera grandement en fonction du type de modèle utilisé (les modèles à usage général consommant jusqu’à 30 fois plus d’énergie que les modèles spécialisés), des modalités des systèmes d’IA (les tâches multimodales étant bien plus énergivores) et des décisions de conception des systèmes (une architecture modulaire combinant plusieurs petits modèles spécialisés sera plus efficace qu’un unique gros modèle et les modèles open source permettront une meilleure traçabilité de l’impact environnemental).
Ces éléments invitent à :
- Privilégier des modèles adaptés à la tâche et à la complexité réelle du problème.
- Imposer aux acteurs de mesurer et publier systématiquement l’impact énergétique des systèmes, tout au long de leur cycle de vie, en prenant en compte l’entraînement des modèles et les infrastructures sous-jacentes.
- Diffuser des méthodologies d’évaluation standardisées pour permettre des comparaisons objectives. Des initiatives en ce sens existent déjà, à l’image de l’AI Energy Score porté par Hugging Face et Salesforce dans le cadre de la Coalition pour une IA durable issue du Sommet pour l’action sur l’IA de Paris (février 2025).

Fréquences : la sélection pour se brancher au bon canal.
Une rubrique de curation de contenus, pour prolonger la réflexion et vous fournir des liens utiles.
- Dans le dernier numéro d’Usbek & Rica, on découvre un jeu vidéo d’anticipation climatique, FutureGuessr. Comme le concept initial et ultrapopulaire de GeoGuessr, le jeu invite à deviner où une photo a été prise. Surprise : les images sont conçues à partir des scénarios du GIEC et s’inscrivent dans un monde à + 2,7°, en 2100.
- L’Arcep propose une Foire aux Questions recensant des conseils et bonnes pratiques pour limiter son impact environnemental numérique, y compris en matière d’usage de systèmes d’IA : limiter le nombre de requêtes, éviter la génération d’images et de vidéos, préférer les outils alternatifs lorsqu’ils existent, etc.
- We’re Doing AI All Wrong. Here’s How to Get It Right : dans son TED Talk, une série de conférences organisées au niveau international, la docteure Sasha Luccioni propose une feuille de route pour mettre en place une IA plus responsable.
- 110 propositions et 24 leviers pour un numérique plus sobre grâce à l’inspirothèque d’un numérique plus écologique de Limites Numériques et Designers Éthiques.
- La campagne créative « Not on my Phone» de l’ONG britannique Let’s Do It World, repérée par Komando. Au Royaume-Uni, un habitant prend en moyenne cinq photos par jour, générant près de 800 000 tonnes de CO₂ par an. La campagne nous invite à prendre trente minutes pour faire le tri dans notre pellicule, épargner les serveurs et réduire les émissions de nos photos floues, doublons et captures d’écran oubliées.
- « Les écrans, ça pollue ? » : des ateliers et ressources pédagogiques conçus par une professeure de sciences et vie de la terre pour analyser, en classe, l’impact environnemental du numérique.
- « IA : sept bonnes pratiques pour limiter son empreinte carbone »: les usages les plus gourmands en énergie et ceux pour lesquels on peut aisément opter pour une IA frugale (traduction, résumés notamment), par la liste de La Matinale du Monde.

Le Sonar : le conseil pour augmenter ses pratiques numériques d’un demi-ton.
Compar:IA : l’outil public pour évaluer et comparer l’impact environnemental des modèles d’IA générative.
Solution développée par le Ministère de la Culture et la Direction interministérielle du numérique (DINUM), Compar:IA permet de comparer les réponses de deux IA conversationnelles et leur impact environnemental respectif. En trois temps, l’outil vous permet :
1/ De lancer une requête (prompt) et de comparer les réponses de deux IA parmi une quarantaine de modèles disponibles, selon le mode de comparaison de votre choix (ci-dessous) :
2/ De voter pour votre réponse préférée (utilité, créativité, exactitude et mise en forme de la réponse, respect des instructions) et ainsi contribuer à enrichir les jeux de données et le classement des modèles établi par Compar:IA et les collègues du Pôle d'expertise de la régulation numérique (PEReN).
3/ De comparer les deux modèles sur des critères spécifiques : degré d’ouverture, degré de raisonnement et impact énergétique de la discussion. Un égaliseur pour ajuster vos choix ! Et un remarquable travail de pédagogie
À vous de jouer 🎵

Parce que nous voulons rendre explicables les sujets numériques, nos interprètes font le pont entre la « boîte noire » technique et les enjeux de société.
L’interprète du mois, Marion PANFILI, Cheffe de l’Unité Analyse économique et intelligence numérique à la Direction Économie, marchés et numérique de l’Arcep, nous fait part de son analyse sur l’enjeu de mesure des modèles pour tendre vers une IA plus frugale.
Le manque de données : Pourquoi est-il si difficile aujourd'hui d'avoir une transparence totale de la part des grands acteurs (OpenAI, Google) sur leur empreinte carbone ? Est-ce une limite technique de mesure ou une volonté de maintenir un certain silence sur le coût énergétique réel de leur puissance ?
Marion Panfili : Il existe un vrai déficit de transparence des acteurs, qui ne s’explique pas par des limites techniques. Ces acteurs pourraient partager davantage d’informations et différents outils d’évaluation existent pour réaliser des estimations, en particulier sur la consommation d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre liées aux modèles d’IA. Face aux enjeux liés au développement de l’IA, il semble illusoire de compter uniquement sur la bonne volonté des acteurs. La mise en place de dispositifs de collecte de données, tels que ce que nous réalisons à l’Arcep depuis 2020 auprès de différents acteurs du numérique, constitue un levier essentiel pour évaluer et suivre dans le temps leur impact environnemental.
Les ordres de grandeur : On a du mal à se rendre compte de l’impact énergétique de l’IA et il y a beaucoup de méthodologies différentes, outre le fait que cela varie grandement en fonction des modèles et des usages. Quels sont les principaux ordres de grandeur à avoir en tête ?
MP : Les services d’IA reposent sur les mêmes « briques » que les autres services numériques (terminaux, centres de données, réseaux) mais ils se distinguent notamment par le fait qu’ils nécessitent une importante puissance de calcul. Or, avant même l’essor de l’IA générative, la consommation électrique des centres de données collectés par l’Arcep progressait de l’ordre de 10 % par an en France. Au niveau mondial, l’AIE considère que la consommation électrique des centres de données était de 415 TWh en 2024 (1,5 % de la consommation d’électricité mondiale) et qu’elle pourrait doubler d’ici à 2030 notamment du fait de l’essor de l’IA. Ces tendances actuelles soulèvent des questions de soutenabilité évidentes. A l’échelle d’un modèle, nous sommes confrontés au manque de transparence des acteurs, mais plusieurs travaux permettent de comprendre les facteurs d’impact déterminants (nombre de paramètre, durée d’entrainement, matériel utilisé…). D’ici quelques semaines, nous publierons un rapport qui fera notamment une synthèse de ces connaissances.
Prise de conscience versus pratiques réelles: Tout le monde prend conscience de l’impact de l’IA, mais les pratiques réelles observées ne reflètent pas cette prise de conscience. Comment expliquer ce delta ?
MP : Selon l’édition 2026 du Baromètre du numérique, les services d’IA générative ont connu une diffusion d’une ampleur inédite : alors qu’en 2023, un cinquième de la population déclarait y avoir recours (20 %), ce chiffre atteint près de la moitié en 2025 (48 %). Ces évolutions sont le reflet d’une technologie qui apporte des innovations et des cas d’usages pratiques pour les utilisateurs. S’il y a dans le même temps une prise de conscience d’un impact environnemental de l’IA, il ne s’agit pas aujourd’hui du facteur principal qui guide les usages. Mais il faut également noter que les usages se concentrent sur une poignée d’acteurs dont les pratiques (absences d’informations environnementales accessibles, fonctionnalités d’IA intégrées et non paramétrables…) ne donnent pas aux utilisateurs les moyens d’exercer une véritable liberté de choix pour mieux maîtriser leurs impacts.
Un conseil pour augmenter nos pratiques d’un demi-ton ? Quels sont, selon vous, les bons réflexes à adopter pour tendre vers une IA frugale ?
MP : Il faut que les fournisseurs adoptent les bonnes pratiques et recommandations en matière d’écoconception des services d’IA, telles que celles du référentiel général de l’écoconception des services numériques ou du référentiel général pour l’IA frugale. Les fournisseurs de services ont en effet un rôle de premier plan à jouer pour limiter l’impact environnemental de l’IA dans son ensemble, à travers une plus grande efficacité des ressources utilisées et l’intégration de pratiques de sobriété.

L'interlude : une respiration dans le flux, des dates pour aller écouter, ou voir des choses (conférences, colloques, expositions, journées thématiques).
- Du 2 avril au 1er novembre, la Philharmonie de Paris retrace, dans l’exposition « Video Games & Music», l’histoire des liens entre musique et jeu vidéo « de l’ère 8 bits aux orchestres symphoniques ».
- Sur six dates, du 25 avril au 1er août, le Palais de la découverte met l’IA à l’honneur, au travers d’exposés thématiques, activités et jeux pour découvrir en quoi consistent réellement les IA et les arcanes de leur fonctionnement. Découvrez les dates et horaires de l’exposé.
- La semaine du 18 au 24 mai 2026 marquera la première édition de la Semaine de l’IA pour tous. L’initiative nationale, lancée par la ministre Anne Le Hénanff , et portée par La Mednum, Make.org et Café IA, prévoit 1 500 événements, pendant une semaine, pour sensibiliser aux enjeux et impacts de l’IA, par le débat et la discussion. Vous pouvez d’ores et déjà proposer votre propre événement ici.
Fin de transmission ! Merci pour votre lecture. Pour ne rien manquer des actualités du Conseil de l'IA et du numérique, restez à l'écoute ici et sur nos réseaux sociaux.