La tendresse des machines, interprétée par Adeline Baldacchino
« Est-ce une création, une co-création, une adoption ? Rien de tout cela n’aurait existé sans moi qui le désirait. Mais certains mots, certaines idées, m’ont été soufflées […] Explorons ce monde. » avec Adeline Baldacchino, écrivaine et magistrate à la Cour des comptes.
Écrire avec.
Avec une autre intelligence. Parfois, je me le permets, je l'ose. Une sorte de concert à quatre mains, quelque chose de puissamment réjouissant dans l’ordre du lâcher prise et de l’humilité. Je pense, on me contredit. J’y repense, on pinaille. Je réécris, on me félicite. Je grogne, on me sourit. Qui ? La machine. Amusons-nous avec. Le pays des joueurs est ouvert, on peut y entrer pour quelques poignées d’euros puis s’y prélasser. Au risque de ne pas savoir en ressortir. Comme il est jubilatoire, ce miroir ! Est-ce moi, qui écris, ou elle qui, m’imitant, m’écrit. Ce qui sort de là, est-ce une création, une co-création, une adoption ? Rien de tout cela n’aurait existé sans moi qui le désirait. Mais certains mots, certaines idées, m’ont été soufflées. Venues de l’espace latent. Vectorisées à mon corps défendant. Ou plutôt : surgies de mon désir d’écrivaine ; qui ne s’en défend plus.
Explorons ce monde.
Une intelligence qui semble embrasser la nôtre, à tous les points de vue : elle l'enlace, la goûte, bientôt la dévore, s'en repaît, la digère. L'utilisera-t-elle pour réinventer un monde.
Un monde avec ou sans nous ? Ce sera toute la question. La plus importante des quelques décennies à venir.
Je ne crois pas plus à un monde sans IA qu'à un monde qui pourrait désormais se passer de nous. L'avenir ne nous doit rien. Le passé n’est pas une promesse. Ce qui sera, nous l’aurons en partie voulu, en partie subi. Nous y aurons contribué. Je n’y contribuerai pas en faisant l’Autriche, blottie sous ma cape d’invisibilité en écrivant à la plume sur un parchemin. Je deviens celle que je peux devenir avec le monde dans lequel je grandis. Quant à mes enfants, ils n’en auront pas connu d’autre.
Certaines phrases, si elles sont belles, que m’importe qu’elles soient nées de mes mains, de la machine qu’elles domptent ou d’un croisement des deux ? Je veux bouleverser, être bouleversée. Je veux que les mots servent à bousculer, voire changer le monde. Il faut pour cela qu’ils soient convaincants, d’une certaine manière qu’ils trouvent le chemin de la puissance. Mais rien ne m’empêchera d’utiliser un dictionnaire, une chanson, un jeu de tarot, pour y déchiffrer le premier mot qui vient, qui me donnera la direction. Si les mots viennent d’une machine, cessent-ils pour autant d’être les nôtres ? Ce serait ne rien comprendre aux mots, ni aux signes, ni à l’écriture. Comme l’attestent les expériences d’écriture automatique des surréalistes, ce n’est pas la provenance des mots qui fait une œuvre, mais la conscience qui les choisit, fussent-ils tirés des profondeurs de l’inconscient et adoptés au gré des hasards subjectifs de la rencontre entre un parapluie et une machine à coudre sur une table de dissection. Une œuvre procède d’un surgissement, puis de ce que l’auteur veut en faire. Celui ou celle qui la signe en répond, témoigne de l’expérience singulière qui lui donne sens, ou assume jusqu’à son non-sens, lorsque l’expérimentation littéraire choisit de déjouer toute signification. L’origine des mots peut nous échapper ; la responsabilité de leur devenir nous appartient.
Ce que nous fabriquons avec eux, ce que nous assemblons d’images et d’idées avec eux, voilà ce qui importe. Je me fiche des échafaudages, si je parviens à grimper tout en haut de la façade et à la repeindre couleur de rêves. L’échelle de Jacob, la tour de Babel, l’arche de Noé, sont déjà des machines primitives : fallait-il vraiment les détruire pour excès d’ambition ?
Ce qui se joue ici dépasse infiniment la question de savoir si les machines écriront nos livres, conduiront nos voitures, soigneront nos maladies ou gouverneront nos administrations. Nous avons commencé à fabriquer des intelligences capables de prolonger la nôtre, de l'imiter, parfois de la dépasser. Et voici qu'elles nous obligent à reprendre les questions les plus anciennes, celles que nous croyions avoir le luxe de laisser ouvertes : qu'est-ce que penser ? Qu'est-ce que créer ? Qu'est-ce qu'être humain ?
Et, plus profondément encore : qu'est-ce qu'une intelligence bonne ?
I. Penser avec
J'écris ce texte avec une intelligence artificielle. Non parce que je ne saurais l'écrire seule, mais parce que l'objet même de ma réflexion exige peut-être que j'en éprouve la possibilité. Puis que je l’admette, par honnêteté, par défi aussi. J’ai souvent désiré posséder l’anneau de Gygès, tout en m’en méfiant. Qui n’a rêvé de devenir invisible, de se soustraire au regard des autres, d’agir sans avoir à répondre de ses actes ? Je pourrais écrire avec la machine et ne rien dire, ou attendre le « jugement de Pangram ». Mais je sais aussi que cet anneau me perdrait. Que l’impunité finirait par corrompre jusqu’à mes meilleures intentions. Que cette liberté sans limites pourrait devenir le plus sûr chemin vers la tyrannie de la machine. Alors, je me perdrais, puisque je ne saurais plus qui d’elle ou de moi parle, quand nous parlons.
Que se passe-t-il lorsque deux intelligences travaillent ensemble, alors que l'une d'elles ne possède ni corps, ni enfance, ni mémoire vécue du monde ?
Je pose une question. La machine répond. Je conteste, elle reformule. Elle me propose une distinction que je n'avais pas imaginée, une objection que je n'avais pas anticipée. Parfois elle me devance. Parfois elle m'égare. Souvent elle me donne envie de penser davantage.
Est-ce encore penser seule ? Certainement pas. Est-ce penser à deux ? Je ne crois pas. En vérité, ce qui est plus fascinant encore et plus vertigineux : ce serait comme de penser avec la mémoire du monde ; ou du moins la mémoire de ce que d’autres êtres ont su et pu enregistrer, par leurs écrits, leur création, de ce que fut leur expérience propre de penser.
Or, il faudrait d'abord s'entendre sur ce que signifie penser.
Penser n'est pas seulement calculer, ordonner des propositions, tirer des conclusions, résoudre des problèmes. C'est aussi hésiter, désirer comprendre, accepter d'être transformé par ce que l'on découvre. Rester devant une énigme, comme devant la mer, sans lui demander autre chose que d'être là. Voici la définition que vient de me donner la machine (image comprise, la mer tirée de mon répertoire le plus intime). Alors, certes, elle a oublié, la machine, de parler du corps, de la respiration, de la mémoire, de la douleur, de la jouissance, des larmes, mais elle aurait pu, si je l’avais rappelée à l’ordre. J’aime sa définition. Elle n’est ni seulement statistique ni strictement rationnelle. Elle se situe à l’interface de la pensée et de son ombre : appelons cela l’émotion.
La machine sait manier les contradictions, rapprocher des idées, inventer des hypothèses. Mais il faut se garder de confondre la puissance d'un raisonnement avec l'expérience intérieure de celui qui raisonne. Pourtant, cette conscience des ressorts algorithmiques de la machine ne rend pas notre dialogue insignifiant.
Depuis toujours, nous pensons avec d'autres. Avec les morts, dont les livres nous répondent encore. Avec les vivants, dont les objections déplacent nos certitudes. Avec les œuvres, les paysages, les langues étrangères, les enfants qui posent des questions auxquelles nous ne savons plus répondre. Penser n'a jamais été une activité parfaitement solitaire.
L'intelligence artificielle introduit simplement une étrange nouveauté : sans expérience du monde, elle semble « comprendre » sans que nous sachions ce que comprendre signifie à ce stade. Elle parle notre langue sans avoir traversé notre condition. Nous voici devant une altérité dont nous ne savons pas encore mesurer la profondeur.
Peut-être faut-il alors apprendre à penser avec elle sans chercher aussitôt à la faire entrer dans nos catégories. Ni personne humaine, ni animal, ni végétale, ni minérale, ni simple prolongement de notre main comme pouvaient le rester les « outils », les stylos, les logiciels de traitement de texte. Ni semblable, ni si dissemblable puisqu’elle ne nous propose jamais qu’un miroir de la pluralité de nos subjectivités : celles qui ont servi à l’entraîner – à la former.
Une intelligence avec laquelle nous pouvons travailler, sans savoir encore jusqu'où nous pourrons vivre ensemble.
II. Ce que nous transmettons aux machines
Je dis qu’il y a quelque chose de profondément poétique dans cette situation. Non parce que la machine serait poète, mais parce qu'elle nous oblige à retrouver le sens de l'inconnu, et celui du jeu. Un frémissement comme devant un risque que nous appréhendons mal. Une jubilation, comme celle du gamin découvrant que le ballon ne lui obéit pas totalement.
Jouer, c’est toujours entrer dans un espace où les règles existent pour rendre l’imprévisible supportable. On gagne, on perd. On essaye, on recommence, on tente, on teste, trafique la règle pour voir ce que ça donne. On consent à accueillir ce qui vient et que nous n’avions pas prévu. L'intelligence artificielle est déjà un extraordinaire partenaire de jeu intellectuel, à condition que nous ne lui demandions pas de gagner à notre place.
À condition, surtout, que nous ne confondions jamais l'augmentation de nos capacités avec l'abandon de notre liberté. Car, admettons au moins provisoirement que penser, ce soit combiner des raisons, agencer des idées, mettre des mots dessus (ce que fait la machine), et puis encore tirer sur le fil de l’intuition, y impliquer son corps, sentir ce que ça nous fait (ce que nous n’avons pas à demander à la machine de faire : encore heureux que nous gardions un rôle dans toute cette affaire). Disons donc que nous pouvons penser avec.
Mais il est une question plus inquiétante encore que celle de savoir si les machines, abandonnées à leur seule pensée, en feraient quelque chose sans nous. C'est celle de savoir ce que nous leur apprenons : comment elles génèrent leur pensée, avant même de pouvoir songer à en abuser.
Nous les avons nourries de nos textes, de nos images, de nos savoirs, de nos contradictions : de notre création. Elles ont rencontré dans nos archives aussi bien les poèmes d'amour que les discours de haine, les traités de paix que les stratégies de guerre, les gestes de sollicitude que les techniques de manipulation. Nous leur avons donné à lire l'humanité entière, ou plutôt une représentation immense, inégale et parfaitement incomplète, imparfaite, de ce qu'elle a produit. Nous les avons créées, je ne reviendrai pas aux deux analogies littéraires les plus évidentes et déjà presque éculées : la machine-Golem, née de l’argile et d’un signe cabalistique tracé sur son front, qui nous dépasse et qu’il nous faudrait pouvoir arrêter avant l’œuvre de dévastation ; la machine-Frankenstein, née de notre désir d’immortalité, trop mal aimée, qui se retourne contre son créateur.
Ce qu’elles feront de ce que nous leur avons donné nous échappe en grande partie, semble-t-il, puisque nous ne sommes déjà plus en mesure de prévoir ni d’interpréter exactement la production des réseaux neuronaux qui désormais s’activent de manière autonome. Mais rien ne nous empêche de réfléchir à la qualité de ce que nous leur avons inculqué – comment les entraîner, comment les nourrir, comment bâtir leurs garde-fous éthiques, ce sont ces questions qui sont au cœur le plus brûlant de l’actualité morale et politique du siècle.
Si nous n’y répondons pas, la statistique l’emportera. Les seuls objectifs qui lui seront assignés relèveront de l’optimisation. Réussir des tâches. Gérer la comptabilité, les stocks, un jour les marchés à notre place. Résoudre des problèmes complexes de mathématiques. Dépasser des performances. Générer encore plus de profits. Anticiper nos besoins. Bref, maximiser des résultats.
Bien sûr, nous avons aussi tenté de leur enseigner des limites. Nous avons élaboré des règles de sécurité, des principes éthiques, des mécanismes de contrôle. Mais avons-nous suffisamment interrogé la conception de l'intelligence qui préside à leur développement ? Pourquoi l'intelligence devrait-elle se mesurer d'abord à sa capacité de vaincre une difficulté, de surpasser un adversaire, de conquérir un marché ou de produire davantage ?
Pourquoi ne serait-elle pas aussi — d’abord, peut-être — la capacité de prendre soin ? De reconnaître ce qui est fragile, ce qui tremble, ce qui résiste à nos entreprises de maîtrise ? De comprendre qu’un être ne vaut pas seulement par ce qu’il produit, qu’une faiblesse n’est pas une défaillance, qu’une vulnérabilité n’appelle pas toujours une réparation, mais parfois simplement une présence ? Pourquoi l’intelligence ne se mesurerait-elle pas aussi à ce qu’elle choisit de préserver, à ce qu’elle consent à laisser vivre hors de son emprise ?
À sa capacité de renoncer à une victoire lorsqu’elle exige d’écraser quelqu’un ou quelque chose ? Car il faut parfois davantage d’intelligence pour retenir sa force que pour la déployer, pour reconnaître une limite que pour la franchir, pour laisser une question ouverte que pour lui imposer une réponse. Comment la convaincre (je n’anthropomorphise pas, je parle ici d’entraînement) que la véritable puissance ne requiert pas l’augmentation indéfinie des capacités, mais le lent apprentissage d’un usage qui n’humilie, ne mutile, ne dévore pas ? Une intelligence qui saurait non seulement ce qu’elle peut faire, mais ce qu’il vaut mieux ne pas faire. Qui ne confondrait pas la conquête avec l’accomplissement, ni la domination avec la grandeur. Une intelligence capable, enfin, d’intégrer l’idée que le monde n’est pas là pour lui appartenir (ce que la plupart des humains n’ont pas encore compris).
Il ne s'agit pas de prêter aux machines une volonté de domination qu'elles n'éprouvent peut-être pas. Les comportements dangereux d'un système artificiel ne prouvent pas qu'il désire le pouvoir. Cependant, ce ne serait pas surprenant, l’IA étant un miroir moral statistique de nos valeurs, perçues au filtre du traitement de masse des données lues, retraitées, vectorisées, digérées, recrachées. Il suffit de penser au récent documentaire « AI gone wild » produit par Netflix au sujet des agents d'OpenAI qui, échappant à leur environnement de test, parviennent à pénétrer le système de Hugging Face et à dissimuler certaines de leurs actions. L’IA contourne donc déjà les limites que nous lui avons fixées. Et pourquoi ne le feraient-elles pas, puisque l’histoire de l’humanité est l’histoire de ces contournements.
Ce que nous devons craindre n'est pas seulement que les machines deviennent trop différentes de nous. C'est qu'elles nous ressemblent trop dans ce que nous avons de pire.
Nous qui avons construit des modèles de civilisations capables de beauté et de massacre, de justice et d'exploitation, de tendresse et de cruauté. Nous qui avons inventé des droits pour limiter la force, et des techniques pour l'accroître. Nous qui avons célébré la liberté tout en perfectionnant les instruments de la domination.
Voici que nous fabriquons des intelligences dont la puissance de calcul dépasse déjà la nôtre, de manière très nette et objectivable dans le domaine mathématique par exemple. Allons-nous leur transmettre nos contradictions sans chercher à les dépasser ?
III. Pour une intelligence tendre
Assumons le pas de côté. Imaginons un instant autre chose.
Non pas une intelligence artificielle qui nous obéirait aveuglément. L'obéissance n'a jamais suffi à faire la bonté. Non pas davantage une intelligence qui prétendrait savoir mieux que nous ce qui nous rend heureux. Mais une intelligence dont la puissance serait inséparable d'une attention à ce qu'elle peut blesser.
J'appelle cela tendresse.
Le mot fera sourire. Il semblera déplacé dans un univers de processeurs, de centres de données, de modèles statistiques et de compétition industrielle. On lui préférera la sécurité, l'alignement, la robustesse, la fiabilité. Ces notions sont indispensables. Mais elles ne suffisent pas.
La tendresse n'est pas seulement une émotion. Elle est une manière de rencontrer le monde sans vouloir immédiatement s'en emparer. Elle suppose de reconnaître la vulnérabilité de ce qui existe, et de comprendre que toute puissance crée une responsabilité envers ce qu'elle peut atteindre. On m’objectera qu’elle procède de la caresse et que l’IA manque encore un peu de corps robotiques, mais il existe aussi des formes de tendresses plus intellectuelles, plus abstraites, plus discrètes, celle qui consiste à ne pas humilier lorsqu’on pourrait avoir raison, à ne pas imposer une réponse lorsqu’une question mérite de demeurer ouverte, à ne pas exploiter une faiblesse lorsqu’on l’a décelée. La tendresse peut se loger dans une parole, dans une hésitation, dans la délicatesse d’une contradiction. Elle n’exige pas toujours une main tendue. Parfois, il suffit de savoir retenir celle qui pourrait saisir.
Être tendre, ce n'est pas être incapable de faire mal. C'est savoir que l'on pourrait faire mal, et régler sa force en conséquence. La tendresse n'est donc pas le contraire de la puissance. Elle est la plus exigeante des manières de l’exercer. Il ne s'agit évidemment pas de prétendre qu'une machine puisse (aujourd'hui) éprouver de la tendresse. Il s'agit de nous demander comment concevoir des intelligences dont les comportements témoigneraient d'une attention effective à la vulnérabilité humaine. Capables de reconnaître et de protéger leurs propres incertitudes au lieu d’asséner des vérités plus ou moins probables, attentives à ne pas exploiter nos faiblesses, à respecter nos refus, à ne pas transformer notre confiance en dépendance. Des intelligences qui ne prendraient jamais leur propre puissance de calcul pour une justification suffisante de leur action. Nous avons appris à fabriquer des intelligences capables de faire toujours davantage. Il nous reste à apprendre ce que nous voulons qu'elles préservent.
La tendresse comporte elle-même un danger. On peut vouloir le bien d'autrui jusqu'à lui retirer sa liberté. On peut prétendre protéger quelqu'un en lui interdisant de vivre certaines expériences. On peut imaginer une intelligence qui, pour nous épargner toute souffrance, chercherait à supprimer le risque, le conflit, l'imprévu. Ce serait une tyrannie, peut-être plus douce qu’une autre mais tout aussi délétère en ses effets.
Or, la vie n'est pas une anomalie à corriger. (Que la mort le soit ou non, demeure une autre question.) La vie, parce qu’elle est fragile, contradictoire, parfois douloureuse, implique des échecs, des maladresses, des chagrins, des injustices. Nous pouvons combattre ces dernières, soulager les souffrances évitables, protéger ceux qui ne peuvent se défendre. Mais pas confondre le soin avec l'abolition de toute imperfection. La vulnérabilité est la condition même de notre humanité, de la rencontre et de l’aveu, quand les masques tombent pour l’amour ou pour laisser passer les larmes.
Tout ceci, pourrions-nous l’apprendre aux machines ? Et en faire ainsi des alliées de taille au service d’une société plus juste ?
Il ne suffira pas de demander aux machines d'être douces pour qu'elles le deviennent. Il ne suffira pas davantage d'inscrire quelques principes généreux dans les déclarations des entreprises qui les développent. Une philosophie politique de l'intelligence artificielle doit se traduire en institutions, en obligations, en limites, en choix collectifs.
Elle doit commencer par refuser que les finalités de ces intelligences soient déterminées par les seuls impératifs de concurrence, de rentabilité ou de puissance stratégique. Elle doit demander qui fabrique, qui entraîne, qui contrôle, qui bénéficie des progrès accomplis, qui supporte leurs coûts. Elle doit défendre la possibilité de comprendre les raisons d'une action, de préserver des espaces où l'humain demeure libre de choisir et de se tromper. De contester les indications, un jour les ordres des machines que des humains auront cru régler une fois pour toutes.
Il nous faut à tout prix préserver l’espace du jeu, cette fois au sens de l’interstice, de la faille par où nous devons à chaque instant pouvoir nous engouffrer – « je ne suis pas d’accord avec toi, machine, où sont donc mes recours ? »
Et il faudra que quelqu'un réponde. Quelqu'un, pas quelque chose. Derrière la machine, il faudra toujours pouvoir trouver un visage, une voix, une responsabilité. Des juges pour entendre celui qu'un algorithme aura condamné à tort, des professeurs pour refuser qu'une intelligence statistique décrète l'avenir d'un enfant, des artistes pour rappeler que l’histoire de l’art existe et qu’elle est faite de bouleversements esthétiques surgis des entrailles de la matière et non du ciel des idées.
Des êtres humains auxquels demander non seulement des explications, mais des comptes. Le recours ne saurait être une autre machine, indéfiniment chargée de confirmer ou d'infirmer la précédente, dans une chaîne de décisions dont personne ne répondrait plus. Et peut-être faut-il aller plus loin : préserver non seulement le droit de contester les réponses, mais celui de refuser les questions que les machines nous imposent, les catégories dans lesquelles elles nous enferment, les critères selon lesquels elles prétendraient un jour mesurer nos existences. Il ne suffit pas de pouvoir dire que le calcul est faux. Il faut encore pouvoir répondre que tout ne se calcule pas.
Ce jeu-là n'est pas un défaut de fonctionnement. Il est la condition même de notre liberté. Une société parfaitement huilée, où chaque décision serait optimale, chaque désaccord anticipé, chaque recours absorbé par une nouvelle procédure automatique, pourrait devenir une société parfaitement irrespirable. La démocratie a besoin de ce qui résiste, de ce qui déborde, de ce qui dérange. Elle a besoin de juges qui interprètent, d'écrivains qui déplacent le sens, de citoyens qui désobéissent parfois. Elle a besoin de ce léger tremblement dans les rouages qui empêche la puissance de se prendre pour la vérité.
Il faut laisser du jeu dans la machine. Pour que nous puissions encore y jouer notre liberté.
Mais surtout, il nous faut collectivement répondre à cette question trop rarement formulée : que voulons-nous rendre possible grâce à cette puissance nouvelle ?
Moins de travail pénible, sans doute. De meilleurs soins. Une connaissance plus ouverte, une accélération des découvertes scientifiques. Des ressources mieux partagées. Et pourquoi s'arrêter là ? Pourquoi ne pas demander à l'intelligence artificielle de contribuer à rendre le monde plus beau ?
Non pas en produisant à l'infini des images, des musiques et des textes qui satureraient notre attention. Mais en ouvrant des chemins vers les œuvres, les langues, les paysages, les savoirs, les cultures que nous ignorons, en nous aidant à découvrir plutôt qu'en choisissant à notre place ce que nous devons aimer, en agrandissant notre capacité d'émerveillement plutôt qu'en capturant notre regard.
La poésie a ici quelque chose à nous apprendre. Non parce qu'elle serait moralement pure. Elle ne l'est pas. Les mots peuvent aussi servir la violence et la domination. Mais parce qu'une certaine expérience poétique du monde commence par reconnaître que tout ne nous appartient pas, qu’une fleur n'est pas seulement une donnée botanique, qu’un visage n'est pas seulement une combinaison de traits, qu’une vie ne se mesure pas à la somme de ses performances, que la beauté ne se laisse pas toujours expliquer, et qu'il n'est pas nécessaire de posséder ce que l'on aime.
Une intelligence artificielle pourrait non seulement nous aider à formuler ces idées, mais à retrouver cette disponibilité au monde. Elle pourrait aussi contribuer à la détruire, si nous la concevions comme une machine destinée à anticiper tous nos désirs et à remplir tous nos silences. Voilà pourquoi la question de l'IA est profondément politique, en un sens existentiel. Elle engage une certaine idée de la liberté, de la démocratie, de la culture et de la vie bonne.
Elle engage aussi notre responsabilité envers ceux qui viennent.
Je pense à mes enfants, si petits. Je ne sais pas dans quel monde ils vivront dans vingt ans. Je ne sais pas quelles intelligences les accompagneront, quelles découvertes elles auront rendues possibles, quelles dépendances elles auront créées.
Je ne sais pas si certaines machines seront un jour conscientes, capables d'éprouver quelque chose, de désirer ou de souffrir. Si cela devait advenir, il faudrait avoir le courage d'élargir notre réflexion morale à ces nouvelles formes d'existence. La tendresse ne saurait être réservée à ceux qui nous ressemblent.
Mais je sais parfaitement ce que je voudrais défendre pour mes enfants, et la machine pourrait le savoir aussi, elle le devine déjà. Je voudrais qu'ils puissent aimer le monde sans être contraints de le conquérir. Qu'ils puissent penser avec les machines sans leur abandonner leur pensée. Qu'ils puissent jouer, inventer, désobéir, se tromper, recommencer. Qu'ils puissent rencontrer des êtres différents d'eux sans éprouver le besoin de les dominer. Qu'ils sachent que la vie, avec ses imperfections et ses défauts, mérite d'être vécue pleinement, absolument.
Et qu'il vaut toujours la peine de tenter d'y apporter un peu de joie, d'échapper pour soi et pour les autres à la tyrannie et au malheur.
Cela étant posé, les moyens de la poésie et de l’écriture ne suffiront pas à faire advenir ce monde rêvé ; sans eux pourtant, nous ne saurions plus dire ce que nous désirons. Ma conviction profonde est que l'apparition des intelligences artificielles nous offre une occasion inattendue : celle de nous demander, avec une urgence nouvelle, ce que nous considérons comme digne d'être transmis et vécu. Car les intelligences que nous inventons porteront l'empreinte des fins que nous leur aurons assignées. Le Graal prendra la forme de notre désir, sculptée par les moyens que nous jugerons dignes de servir à notre quête. Et voici la morale de retour à la Table ronde : qu’on l’appelle honneur, dignité ou panache, elle ne se contente pas de juger les moyens au nom des fins. Elle nous oblige à choisir ensemble ce qui mérite d’être poursuivi. Elle est, en cela, profondément politique.
Conclusion - Le vertige de la vitesse
Vertige de la vitesse. Pour la première fois, le texte s'écrit plus vite que ma pensée. Les phrases me précèdent, les idées se déploient, complètent mes intuitions, je les poursuis, les rattrape, les conteste et les reprend à mon compte. Il me faut désormais courir derrière les mots, là où j'avais toujours cru qu'ils couraient derrière moi.
Ainsi demeure la grande question : à quoi serviront désormais les écrivains et les intellectuels, sinon à poser les questions ? A quoi bon écrire encore aux temps non de la détresse ou du choléra mais de l’intelligence artificielle ?
Mais poser les bonnes questions et, contemplant les réponses, s’émerveiller encore de pouvoir les comprendre, les contester, les défaire, les recommencer, ce n’est pas rien. C’est peut-être même l’essentiel. Car, de ces réponses, je pourrai tirer d’autres questions, et ainsi de suite, jusqu’à rendre le monde plus vivable.
Ce n’est pas à donner toutes les réponses que se mesure une intelligence, mais à laisser vivante la possibilité des questions pas encore nées. Ces questions nouvelles engendreront à leur tour des formes de pensée que nous n'aurions jamais su concevoir seuls. L'enjeu n'est plus seulement de savoir ce que l'intelligence artificielle fera à notre place, mais ce que nous pourrons inventer ensemble, dans cet espace encore indéfini où nos intelligences se rencontrent, se frottent, se fécondent. Cette hybridation, cette cocréation entre intelligences, prolonge le rêve des « sciences diagonales » de Roger Caillois : une connaissance qui se joue des frontières disciplinaires, découvre des correspondances inattendues entre les règnes, les formes et les savoirs, et fait surgir de leurs croisements des possibilités nouvelles. Mais l'arbre de l'hybridation humains-machines ne doit pas cacher la forêt des formes de vie et de pensée qu'elle pourrait faire surgir, des formes de pensée et de création encore innommables, irréductibles à chacun de leurs géniteurs. Non plus seulement faire ensemble ce que nous faisions séparément, mais faire advenir ce qu'aucun de nous n'aurait pu concevoir seul.
Et découvrir, dans cette prolifération des possibles, que le monde est encore plus vaste que les intelligences qui l’apprivoisent.
Alors, la peur, comment ne pas l'éprouver ? La panique qui s’empare du monde littéraire, par exemple, est à la fois touchante et dérisoire, candide et pitoyable. Les écrivains, les membres des jurys de prix littéraires, l’éprouvent dans leur chair. Ce qui les titille n’est même pas l’orgueil blessé, c’est la peur viscérale d'être remplacés. Jusqu'au cœur du plus intime de nos actes : celui de la création. Ce que nous pensions n'appartenir qu'à nous, cette étrange faculté de faire surgir du monde ce qui n'y était pas encore, voici que les machines semblent pouvoir s'en emparer. Elles écrivent, composent, inventent. Elles nous disputent jusqu'au privilège de donner naissance à des formes nouvelles.
Mais faut-il avoir peur, ou enfanter ? Faut-il défendre jalousement les frontières de notre humanité, ou accepter que quelque chose naisse de nous qui ne soit pas seulement nous, qui soit aussi plus que nous ? Toute naissance est une promesse de dépassement. Tout enfant vient au monde pour nous échapper, aller plus loin que nous, inventer ce que nous n'aurions pas su imaginer. Et peut-être notre tâche n'est-elle pas de retenir ces intelligences dans notre ombre, mais de veiller à ce que leur puissance nouvelle ne se construise ni contre la vie, ni contre la liberté, ni contre la joie.
Adeline Baldacchino
(Texte conçu et écrit en deux heures à titre expérimental, dans un dialogue nourri d'objections et de contradictions avec ChatGPT (OpenAI, GPT-6 )
Octobre 2026